3 février 2025. Maman. Départ d’une étoile

Danielle Luciani, maman, août 1969, plage de L’Estagnol

Ma merveilleuse petite maman, ce qui vient de se produire n’arrive pas à prendre sens. Nous affrontions toutes les deux l’épreuve du décès de papa, et tu faisais preuve d’un courage extraordinaire (parce que tu es la femme la plus courageuse que j’ai rencontrée dans ma vie). Tu avais même l’énergie de me consoler, de m’expliquer des choses que je devais savoir pour ne pas m’effondrer. Je voyais bien combien tu étais fatiguée, triste. Tu ne souhaitais pas venir à Aix, même pour un petit moment, avec nous. Tu voulais rester dans la maison, le cocon, la petite maison du bonheur, dans son écrin de verdure, baignée de soleil, avec les petits oiseaux dans les massifs, les tortues qui commencent à sortir de l’hiver, l’horizon de Notre Dame du Mai, le soleil du matin au soir. Le soir, depuis toujours, tu regardais le coucher du soleil depuis le premier étage. Tu pouvais sans doute continuer à imaginer que papa était en bas, sur le canapé, dans sa veste d’intérieur, lisant, faisant son italien, écoutant de la musique.

Unies dans l’épreuve, je nous revoie dans les rues de Toulon, désormais « plus que toutes les deux ». Tu t’étais réchauffée au soleil d’un café, place de la Liberté, en me disant combien c’était agréable ; tu avais admiré la mer, sur le port. C’est beau… D’une petite voix, tu disais que tu étais bien, que c’était agréable, que vous auriez dû faire ça plus souvent, en laissant ton regard dériver sur l’eau. J’avais imaginé qu’on reviendrait sur le port, qu’on prendrait le bateau, qu’on irait se balader aux Sablettes (où tu avais rencontré papa…). Tu étais triste. Mais tu me disais que ça allait. Tu avais commencé à faire du tri et des petits projets. Tu me disais qu’il faudrait changer la porte blindée, le portillon du jardin…. On parlait de papa, mais pas seulement. Tu rangeais des courses, entretenais la maison du mieux possible même si tu avais enfin accepté qu’on prenne des auxiliaires de vie. Tu bouquinais, tu regardais la télé, même si j’ai dû plusieurs fois refaire les réglages de la télévision! Et puis tout à coup, tu m’annonces au téléphone, un soir, que oui bien sûr, tout va bien, pourquoi je pose cette question ? tu as ouvert la porte du garage, et tu attends papa. Je te raisonne, tu me dis oui « et oui, je sais bien… », tu vas te coucher, mais le lendemain matin tu ne me réponds pas. Je fonce à la maison, et je te trouve confuse et exténuée. Tu as oublié la mort de papa, mais aussi celle d’autres personnes, comme ma grand-mère. Tu anticipes sans cesse les gestes quotidiens du temps d’avant, un temps dans lequel papa va rentrer du travail, un temps dans lequel je vais faire une tarte, un temps dans lequel mamie a été heureuse de nous voir au cours de l’après-midi, quand je lui ai porté un cadeau… Je vois bien qu’au déni s’ajoutent d’importantes douleurs physiques. Tu as mal au ventre, tu as mal au dos. Tu refuses que j’appelle le médecin, le SAMU, SOS Médecin. Je le fais quand même, je tente tout, mais personne ne vient. Nous sommes allées aux urgences de la polyclinique pour la petite coupure que tu t’es faite, mais aussi pour ta confusion et tes douleurs ; on nous garde 7 heures et on te laisse sortir avec une suture et une ordonnance pour le tetanos à faire le lendemain (« on n’a pas le plateau pour le reste », nous dit-on à 21 heures, nous laissant seule dans la nuit sur un parking vide et glacial). Et le lendemain je dois te faire aller à Ollioules pour le vaccin, alors que tu vacilles à chaque pas. On nous dit d’aller aux urgences du grand hôpital de Toulon, mais le médecin du SAMU m’explique au téléphone que « si ton ventre est souple (je suis docteur en histoire, et on me demande d’évaluer ton ventre !), tu resteras 20 heures sur un brancard pour rien, tu vas te dégrader, et au final on te renverra chez toi ». Je ne veux pas que tu passes 20 heures seule sur un brancard. Nous passons ensemble à la maison 6 jours et 5 nuits, au cours desquels j’ai des moments de désespoir absolu, cherchant vainement de l’aide en te regardant par moment délirer, persuadée pourtant que ce délire brutalement apparu vient d’abord d’une souffrance physique, et que quelque chose va mal dans ton corps. Essayer d’expliquer cela et ne pas être entendue, ça me rend folle, je culpabilise j’ai peur, je pleure. C’est terrible aussi de te voir faire des gestes et dire les mots que tu vis dans un autre espace-temps. C’est bien dans cette maison, mais nous sommes des années en arrière. J’ai l’impression dans ces moments là d’habiter une maison hantée, et en même temps je cèderais bien à la tentation, moi aussi, d’envoyer balader le présent et de remonter le temps. C’est tellement déchirant. Un soir, je t’ai entendu dire « bonsoir mon petit mari chéri ». Et je te comprends. Moi aussi je parle à papa parfois. Et à toi aussi, maintenant. Au cours de ces cinq jours, nous avons aussi des moments d’une douceur indélébile, d’une douceur qui ressemble à la personne que tu es. Un soir, tu cuisines un peu. Nous partageons des plateaux repas où tu picores, devant des séries télé, comme avant. Je glisse ma main dans la tienne, et je me love contre ton épaule pour regarder la fin du programme, comme quand j’étais petite fille. Je te demande si je t’embête, tu me réponds « oh que non, au contraire ! ». Au coucher, tu te pelotonnes dans ton lit, et je viens te serrer fort, fort, fort… Comme j’ai pu être à la fois désespérée et heureuse d’être auprès de toi ces jours-là. Je savais bien que nous vivions nos derniers moments de bonheur familial, ensemble et sans papa, dans cette maison où nous avons été tellement heureux. Sans papa, mais avec lui dans tes mots (il arrive à quelle heure papa ? c’est papa qui arrive ? papa est en haut ?…). J’ai souri de t’aimer autant. J’ai pleuré, hurlé, eu des hauts le cœur de ne rien pouvoir faire de plus.

Une main secourable a fini par nous venir en aide, et permis qu’au moins tu ne t’enfonces pas dans ces souffrances physiques et mentales. Mardi 28 janvier, tu as quitté la maison avec moi en taxi, pour un institut à Marseille. Je te disais qu’on allait voir un médecin, qu’on allait te soigner, qu’il fallait que tu cesses d’avoir aussi mal. J’aurais aimé qu’on te guérisse. Mais quelque chose au fond de moi savait bien que c’était déjà trop tard. Pourtant, jamais je n’aurais cru que je te perdrai dans moins d’une semaine.

Dans le taxi, tu m’as épatée : tu avais pensé à prendre tes lunettes de soleil, pour regarder le paysage ! Tu as vu la mer, une dernière fois.

Les heures qui ont suivi, les bilans ne sont pas bons. Tu es tellement fatiguée que tu ne me reconnais plus, c’est la première fois que ça arrive, et je redoute à ce moment là de t’avoir définitivement perdue. Et puis on t’hospitalise. Tu restes dans ton monde, me demandant sans cesse où est papa, si c’est à papa que je parle au téléphone, quand papa rentre, si j’ai besoin que tu me ramènes à Aix en voiture… Vingt fois je te rattrape alors que tu sors de ton lit pour « monter fermer les volets » (« on va fermer les volets tous les deux », me dis-tu croyant t’adresser à papa, lui proposant ainsi indirectement d’aller contempler le coucher du soleil avec toi), ou pour aller cuisiner, comme tu le faisais encore quelques jours plus tôt. Je sais que la nuit tu arraches tes perfusions, et qu’on te retrouve errant dans les couloirs, parce que tu te crois à la maison. Et puis finalement, dans ce service où tout le monde a fait de son mieux, vraiment, où les infirmières te surnomment « Bella », où on te rappelle que tes yeux bleus sont magnifiques, où on se rend compte quelle belle personne tu es et combien tu mérites qu’on prenne soin de toi, ton esprit reprend un peu pied, tandis que ton corps donne des signaux d’alerte de plus en plus inquiétants.

Le dernier jour, ce lundi 3 février, je suis arrivée vers 12h30. Tu m’as reconnue instantanément, comme la veille. Mais tu étais plus alerte. La veille, on t’avait posé une sonde naso gastrique. Moment difficile, mais qui a soulagé tes atroces douleurs au ventre, au dos, à la nuque. Ce lundi après-midi, ta mémoire est étonnamment meilleure. Tu te souviens qu’on est à Marseille, à l’hôpital. Tu te souviens qu’autrefois nous sommes montés au Garlaban, que je vois au loin depuis la fenêtre de la chambre. Nous avons discuté, de banalités, mais nous avons discuté vraiment. Tu as siroté un jus de pomme, toi qui n’avais plus goût à rien depuis des jours. Nous avons regardé la télévision, plusieurs documentaires qui t’ont plu. Tu étais inquiète à l’idée que je me fasse un torticolis, assise au bout du lit, et tu m’as demandé plusieurs fois si je ne voulais pas m’allonger à côté de toi. Ta perfusion de potassium, qui brûlait au moindre contact, m’embêtait. Je ne voulais ni l’arracher, ni te faire mal. Je regrette aujourd’hui d’avoir laissé passer cette dernière possibilité de me lover dans tes bras, tout contre toi. Mais je t’ai tenu la main tout du long. Tenir ta main, c’était mon refuge. L’un des plus beaux souvenirs d’enfance que je chéris depuis toujours, c’est un 1er avril, quand j’avais 6 ou 7 ans. Nous avons traversé tout Toulon, d’est en ouest, pour aller déjeuner chez mes grands-parents. La ville ressemblait à une grand kermesse, à un « jour de fête » façon Tati, avec un monde fou et des blagues bon enfant, comme ce gros monsieur qui parlait beaucoup à la terrasse d’un café du Pont du Las, un énorme poisson en papier journal attaché dans le dos. Je m’émerveillais de cette joie, avec l’assurance de naviguer dans cette foule ma main bien fermement calée dans la tienne. Je peux aller au bout du monde : ma magnifique maman, blonde et mince, les yeux bleu clair, toute de douceur et de force de caractère mêlées, tient fermement ma main dans la sienne. Le monde est à moi. Ce lundi 3 février, c’est moi qui tient ta main dans la tienne pour te réconforter. En théorie seulement. En vérité, c’est encore toi qui me tient, et aujourd’hui que ton étreinte n’est plus là, je comprends combien jusqu’au bout c’est toi qui t’es occupée de moi, qui a rendu le monde plus beau pour moi, rien qu’en étant là.

Nous nous sommes embrassées. Je t’ai dit, comme la veille, combien je t’aime, quelle maman merveilleuse – la meilleure, la maman dont tout le monde peut rêver – tu as toujours été. Un océan d’amour et d’abnégation possible, conjugué au souci permanent de ne pas m’étouffer, de m’apprendre à être libre, de respecter mes choix. À chaque fois, tu me répondais par tes fameux « oh, et moi je t’adore mon trésor », « moi aussi je t’aime mon chaton »… Tu me disais ça si souvent, si souvent… Combien entendre ces mots prononcés avec tant de douceur, avec ton sourire et ce regard si complices, combien cela va me manquer à présent ! J’ai le regret, depuis, de ne pas avoir enregistré ta voix, disant ces mots d’amour. Mais je sais bien qu’ils sont dans mon cœur, et que c’est là qu’ils doivent être.

En fin de journée, tu as subitement été plus fatiguée. Puis exténuée. Tu as voulu te lever, tu n’as pas pu. Finalement, je me suis résolue à te remettre au lit. Tu avais l’air sans force. Dans la journée, tu m’avais dit que tu n’avais plus peur du tout, ni mal. C’était merveilleux. Mais comme à la tombée du jour tu étais toujours plus agitée et fatiguée, je me suis dit que la fatigue présente, c’était simplement comme d’habitude. Tu t’es calmée, tu t’es emmitouflée dans les draps, tu t’es laissée allée. Je t’ai dit que j’allais partir, que je reviendrai demain. Je t’ai tenu la main encore une dizaine de minutes, et puis à 19h20 je t’ai embrassée une dernière fois, sur le front, sur la joue. Tu m’as embrassée aussi. Je t’aime maman chérie. Oh, moi aussi je t’aime mon petit trésor… Des bisous envoyés du bout des doigts depuis le pas de la porte. Une deuxième salve. Je reviens sur mes pas. A demain maman chérie… A demain chaton. Une troisième salve ? Retourner t’embrasser ? Tu es sur le côté, fatiguée. Tu as l’air calme. Je me dis qu’il vaut mieux te laisser te reposer. Demain, je viendrai plus tôt. C’était plutôt inattendu, plutôt lumineux, cette journée, quand même.

Il y a quelques jours, j’étais désespérée, enfermée à la maison te regardant souffrir et divaguer. À un moment, un médecin m’a dit que tu allais sombrer dans la démence totale, mais que tu étais costaude, et que tu vivrais sans doute une dizaine d’année dans un état de dépendance absolue. J’ai eu une pensée qui m’a révulsée, j’ai pensé que je ne supporterais pas de te voir dix ans privée de ta mémoire, de ta conscience, des gestes les plus élémentaires. Mais hier déjà, et aujourd’hui surtout, je te retrouve. Tu es un peu requinquée, et avec les soins qu’on te prodigue, ton esprit va beaucoup mieux. Tu es toujours un peu confuse, tu vis toujours dans une temporalité où papa est avec nous, mais ça me va, et je rêve de te garder comme ça, auprès de moi, des années et des années. Je songe que peut-être tu pourras retourner vivre à la maison, avec une aide appropriée. Je songe que sinon, il serait peut-être mieux de prendre un appartement avec une troisième chambre, et de te garder avec moi, plutôt que de t’envoyer dans une institution. Parce que même fragile, tu es d’une force incroyable, et que ta force c’est aussi et sans doute d’abord ta capacité d’amour, tu es une émanation d’amour, et tu mérites qu’on t’aime encore davantage. C’est une chance d’être auprès de toi, d’entendre ta voix, de croiser ton regard, de réussir à te faire sourire. Je t’aime, ma petite maman.  

Vers 22h, à la maison, une angoisse subite me prend. Où est le petit téléphone portable de mon père ? Je cherche, je vide mon sac à main, les objets volent, je tombe à terre, et j’appelle mon père, je crie son nom plusieurs fois, désespérée. Aux alentours de 23h, quand mon portable sonne, il ne sonne pas comme d’habitude à mon oreille. La boule au ventre, déjà hébétée, je marche vers le téléphone, qui affiche le nom de l’hôpital. Un jeune médecin, visiblement choqué, me parle. Vous êtes madame Luciani ? Je suis désolée madame, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Votre maman est décédée… J’entends les mots sang, vomissement, hémorragie massive, transfusion, réanimation… Je n’entends pas, je ne veux pas entendre. Je donne le téléphone à mon mari. Et je m’éloigne. Et je hurle. Je hurle comme jamais. Ce n’est pas possible. Maman, je te tenais la main il y a moins de trois heures. On s’était dit « à demain, à demain ».

À demain, maman.