Avec ou sans toi ?

12 et 13 février. Tes funérailles, maman, puis ton inhumation. Ces deux jours ne ressemblent à rien de connu, à rien de réel, à rien qui fasse partie du monde tel que je le connaissais jusqu’ici, à rien qui devrait exister. A rien, surtout, que j’ai déjà vécu sans toi.

Jamais je n’aurais cru qu’on puisse passer une heure entière auprès d’un corps, dans une petite pièce saturée de l’odeur froide des fleurs et des produits chimiques, comme s’il s’était écoulé 10 minutes, sans le pouvoir le lâcher, sans pouvoir se passer de caresser encore ce visage, d’embrasser encore ces cheveux, guettant presque malgré soi quelque chose qui serait comme une respiration. J’aurais entendu ta voix, “je rigole ! on ne peux plus rigoler maintenant ?”, quand tu faisais une mauvaise blague. Mais il n’y a pas de blague ici, juste les larmes qui coulent et les paroles qui s’enchaînent, comme si je ne pouvais plus m’arrêter de te parler.

Il y a la cérémonie. J’ai choisi les musiques que tu aimais, et que papa aimait aussi. Les musiques que vous écoutiez souvent et que vous m’avez fait découvrir.

Cette sublime chanson du sud de l’Italie, d’abord, chantée par Christina Pluhar, que tu aimais tant, avec l’Arpeggiata, dont les paroles bouleversantes redonnent sens aux derniers jours que nous avons vécus ensemble :

Lu Gattu la sonava la zampogna

Lu gattu la sonava la zampogna,
Lu sorce la davanti je ballava,
La gallinella rifacea lu lettu,
E lu galletu je lu mesticava.

Quante canzoni e quante canzonette!
La famijola me le fa scordane.

Chi vo le scarpe e chi vole carzette?
Chi su la mezzanotte volo pane?
E mo che me credea dave finitu,
E chi vopija moje e che maritu?

Puis une interprétation d’Europa Galante, que vous adoriez tant. La stravaganza de Vivaldi (Concerto en E Minor, Op. 4 No. 2, RV 279_ II. Largo). Beau à pleurer.

Et le sublime Dio vi salvi Regina, chanté par Chjami Aghjalesi, que papa adorait tant et que nous avons écouté ensemble tous les trois, à l’hôpital, le dimanche qui a précédé sa mort.

Mais quel est le sens d’écouter seule ces musiques face à ton cercueil, face au beau visage de tes 25 ans, face à la petite bougie qui brûlait, quand nous avons si souvent pris tant de plaisir à partager leur écoute. Entendais-tu ? Entendiez-vous ?

Je suis repartie avec une petite rose blanche, et ce matin je me suis dis que ton urne était bien petite, bien légère… Etes-vous désormais seulement là, tous les deux, au fond de cette fosse ? Où est tout cet amour ? Où sont les personnes merveilleuses que vous avez été sur terre ?

Hier, à la cérémonie, j’ai lu le poème que papa t’avais écrit peu avant votre mariage. Dans son plan, vous montiez au ciel tous les deux “main dans la main”. Votre plan me convient, mais il m’aurait mieux convenu s’il était intervenu 5 ans, 10 ans, 15 ans plus tard.

Hier, j’ai tenu à lire ce texte de saint Augustin, parce qu’il est magnifique. Est-ce qu’en ce moment précis, quand je pense à “la maison”, où toute votre vie est encore déposée mais où vous ne vivez plus, ce texte suffit à me réconforter ? Je ne suis pas vraiment sûre. Avec le temps peut-être.

Saint Augustin (354-430)

Ne pleure pas si tu m’aimes.
Si tu savais le don de Dieu et ce que c’est que le Ciel.
Si tu pouvais d’ici entendre le chant des Anges
et me voir au milieu d’eux.
Si tu pouvais voir se dérouler sous tes yeux
les horizons et les champs éternels,
les nouveaux sentiers où je marche !
Si, un instant, tu pouvais contempler comme moi
la Beauté devant laquelle toutes les beautés pâlissent.
Quoi, tu m’as vu, tu m’as aimé
dans le pays des ombres et tu ne pourrais ni me revoir,
ni m’aimer dans le pays des immuables réalités !
Crois-moi, quand la mort viendra briser tes liens
comme elle a brisé ceux qui m’enchaînaient et, quand
un jour que Dieu connaît et qu’il a fixé, ton âme viendra
dans ce ciel où l’a précédée la mienne, ce jour-là tu me
reverras, tu retrouveras mon affection épurée.
A Dieu ne plaise qu’entrant dans une vie plus heu-
reuse, infidèle aux souvenirs et aux vraies joies de mon
autre vie, je sois devenu moins aimant.
Tu me reverras donc, transfiguré dans l’extase et le
bonheur, non plus attendant la mort, mais avançant
d’instant en instant avec toi dans les sentiers nouveaux
de la Lumière et de la Vie.
Essuie tes larmes et ne pleure plus si tu m’aimes.