Papa, cela fait déjà trois semaines que tu nous as quittées. Déjà ? Seulement ? Je ne sais plus. D’un côté, c’est un peu comme quand on rentre d’un voyage formidable. Pendant quelques temps, quelques jours, quelques semaines, on n’est pas tout à fait rentrés, on est encore « là-bas ». Le « là-bas » est encore en nous. Et tout à coup, on n’est plus en vacances. Un matin, on réalise qu’on est de retour, et que le là-bas n’est plus une présence diffuse en soi, c’est devenu un souvenir. Je ne veux pas que tu deviennes un souvenir. C’est intolérable. C’est inadmissible. C’est impossible. Il y a quelques jours encore, au réveil, je songeais à t’appeler à l’hôpital pour savoir comment ta nuit s’était passée. Un moment ta présence est encore tangible. Je songe à t’appeler pour te faire part d’un programme à la télévision qui t’intéresserait. Je songe à t’envoyer un article scientifique. Je me dis, ah tiens, on est samedi, on s’appelle plus tôt aujourd’hui. Et puis brutalement je me rends compte que même la sensation de ta main dans la mienne, le lien de ton regard dans le mien mien quand tu souris, malgré tout ce qui t’arrive, pour nous dire au revoir, à demain, quand on quitte l’hôpital pour la nuit, tout cela devrait encore présent, actuel, tangible, et c’est en train de devenir un souvenir. Papa, je ne veux pas que ton sourire depuis le seuil de la porte, ton regard doux alors qu’on te sait tellement angoissé, devienne un souvenir. Je veux recroiser ton regard. Je veux t’entendre. Je veux que tu sois toujours là. Le monde commun, ce monde immense qui s’est construit dans un lien constant avec toi, ce monde m’apparaît aujourd’hui comme une erreur ontologique, un bug, une anomalie. Avant-hier, maman et moi sommes rentrées à pied de chez le notaire. Ce court cheminement vers la maison, tu l’as emprunté à pied, avec moi ou avec maman, des centaines, des centaines de fois. Avant-hier, il est devenu un chemin de croix. Le soleil brillait, mais c’est comme s’il n’y a avait aucune lumière. Aucune vie. Aucuns vivants. Il n’y avait plus que la mort. C’est le monde qui est mort. C’est nous qui sommes morts. Où es-tu ?
Comment tous ces souvenirs merveilleux vont-ils pouvoir trouver un sens, dans un monde où tu n’es plus présent ?
Ils éclatent à longueur de journée. Le soir quand je me couche. À longueur de temps. Et pourtant, tout était si beau. Ce n’était que du bonheur.
Hier soir, sont revenus à ma mémoire des dizaines de sentiers, de marches, d’élévations magiques. Quand avons-nous « randonné » pour la première fois ? Je ne sais pas trop. Je devais avoir 6 ans. On partait en vacances à Allemont, un petit village de l’Oisans, dans la Vallée de l’Eau d’Olle, où tu allais enfant quand ton père était en sanatorium pour sa tuberculose, à Briançon. Tu adorais un petit pont en bois et cordes, tout bringueballant, traversant la rivière, et que tu m’as fait découvrir avant qu’il soit remplacé par un pont tout neuf et bien moins amusant. Avec maman, vous aviez trouvé une location magique dans une vieille tour du XIIIe siècle, au vieux village, en hauteur.

Le propriétaire, Jean-Pierre, était un type sympa et très spécial. Souvent tu nous rappelais que le premier contact ça a été un chien qui aboyait beaucoup, et Jean-Pierre répondant depuis chez lui, par la fenêtre, « je finis ma soupe ! ». En vrai, le chien était un batard terrifiant, qui est vite devenu un ami à part entière, Black, qui nous accompagnait spontanément dans nos balades, et passait sans fin son museau sur mes genoux le jour de nos départs, après un mois entier à la montagne. Et Jean-Pierre aussi est devenu un ami. Guide de montagne, forestier, ébéniste, charpentier, prof de ski aux Deux Alpes l’hiver, il était aussi friand de mysticisme et de contemplation. Il nous a offert un tabouret sorti de son atelier, que tu as toujours utilisé depuis comme table de nuit. Il est toujours à sa place aujourd’hui. Il nous a emmenés partager son travail de forestier. Il nous a fait découvrir un petit restaurant clandestin, dans l’arrière-boutique d’une épicerie du Rivier, où le repas de farcis de l’Oisans s’est transformée en magnifique veillée, faite de contes et de liqueurs. Pas vénal pour deux sous, Jean-Pierre n’avait pas très envie de louer quoi que ce soit. Mais il a accepté de nous louer, un mois entier pendant plusieurs années, son propre appartement, au dernier étage de la tour, ses disques et sa chaîne stéréo inclus ! Un immense espace en duplex, avec une cheminée où brûlait un beau feu tous les soirs, un balcon ouvrant sur une cascade, et l’autre en haut des marches sur un panorama de folie : le Grand Cornillon, la vallée de la Romanche, la vallée de l’Eau d’Olle, les Grandes Rousses. Combien de couchers de soleil, tous différents, avons-nous contemplé ! Combien de petits déjeuners bercés par Chopin et le confitures maison… Quand j’avais 8 ans, Jean-Pierre (et Black) nous ont fait découvrir une randonnée d’anthologie.

En voiture à 4 heures du matin. Longue montée à pied dans une forêt encore nocturne. Le débouché sur un champ de hautes plantes (plus grandes que moi), en même temps que le soleil se levait. Puis un univers de minéral et de rhododendrons en fleurs. Puis le glacier.

Puis le lac de Belledonne. Au retour, on a bifurqué vers un chemin inconnu des étrangers, et débarqué dans un vallon paradisiaque, d’où émergeait une source d’eau pure. La magie était partout. Elle s’est nichée dans tous les sentiers que nous avons empruntés ensemble, ensuite, sac au dos, pendant des années et des années. Des dizaines de lacs de montagne (Lacs bessons, lac blanc, lac noir, lac fourchu, Sept laux, lac du Lauvitel, Lac Lérié et lac Blanc sur le plateau d’Emparis, lac du Pontel, lac du Goléon… combien d’autres !).

Voir émerger un lac après des heures d’élévation, sortir de la forêt, cheminer sur le roc, dans la chaleur de l’été, tremper ses pieds dans l’eau glacée, regarder tout autour de soi… Combien de ces randonnées avons-nous faites ? Tu me rappelais souvent qu’au Croisse Baullet, près de Megève, c’était tellement dur à la fin que j’avais fini les larmes aux yeux. Mais quel choc en découvrant la barre des Aravis. Quel choc au Mont Joly, d’avoir l’impression de pouvoir toucher le Mont Blanc ! Je n’oublierai jamais le jour où nous avons dévalé comme des fous le plateau d’Emparis sous la pluie battante et les éclairs, surpris par un orage imprévu, accompagnés par des dizaines de randonneurs, ces randonneurs toujours si conviviaux et respectueux, ces randonneurs qui se disent toujours « bonjour » en se croisant, même s’il faut dire « bonjour » 50 fois d’affilée ! Je n’oublierai jamais le jour où nous avons tranquillement quitté le plateau d’Emparis au soleil couchant, totalement seuls dans la montagne. Le chemin s’étalait, descendant, au-devant de nous, sans un seul être humain à part nous trois – et les troupeaux. Ce jour là nous avions beaucoup traîné. Nous étions allés jusqu’au bout du plateau. Nous étions montés le plus haut possible, et allongés dans l’herbe, nous avions contemplé et respiré.

En descendant, le soleil couchant inondait la montagne, et la Meije rougie se reflétait dans l’eau du lac noir. Jamais je n’ai compris avec autant d’intensité qu’à cet instant là la vanité du concept de propriété. Tout cela était là, le sublime, la beauté, chaque sensation, l’air pur, cristallin, les odeurs montant de la terre gagnée par l’humidité du soir. Nous étions comme seuls au monde. Témoins de toute cette beauté.
Des instants, comme celui-là, cette beauté, nous avaient déjà accompagnés en Lozère. J’étais petite, mais je me souviens des forêts, des plateaux, des « copains », ces longs morceaux de bois qu’on empruntait à la forêt pour en faire des bâtons de marche au début de chaque promenade, et qu’on rendait à la forêt au retour. Ces instants nous ont aussi accompagnés en Provence, par des sentiers de bord de mer, de Bandol à Saint Cyr par exemple, et sur tous les sommets de notre petite région, quand nous escaladions littéralement le Baou de Quatre Ouro avant de longer le plateau jusqu’à dominer les gorges d’Ollioules, quand nous montions au saint Pilon et que longions le plateau jusqu’à l’observatoire du pic de Bertagne, au printemps, au milieu d’un océan de fleurs jaunes, quand nous montions jusqu’à la croix du Garlaban, et même quand nous nous sommes littéralement perdus dans la forêt de Méounes, et que nous avons été récupérés le soir venant, sur une petite route isolée aux pieds du Coudon, à des kilomètres de notre point de départ, quand l’anxiété s’est transformée en un souvenir heureux, et que le jeune couple qui nous a pris en stop et ramenés à notre point de départ est lui-même parti main dans la main dans la lumière du soir, découvrir des lieux qu’ils ne connaissaient pas, tandis que nous récupérions la voiture.
Car quand tu me faisais écouter, petite fille, « L’Omo di Muna », que la solitude rend heureux, ce n’était pas un message de misanthropie. Tu me transmettais l’idée d’un rapport essentiel à la nature, et d’une humanité détachée des vanités matérielles. La joie pure de la nature, ce n’était ni le refus des autres, ni le repli sur soi. C’était l’expérience absolue de la connexion au monde et à l’humanité qui l’habite.